Le biaïs est un mot occitan qui était d’autant plus un marqueur d’une civilisation que les hommes étaient confrontés à la dureté de l’existence. Aussi commençons par rappeler les conditions de vie de nos pères. Nous découvrirons en avançant le concept du biaïs.

Les données géographiques et humaines des Monts de Lacaune
 Trois caractéristiques géographiques ont façonné les hommes et les femmes des Monts de Lacaune, et permettent de les comprendre : l’altitude, la géologie et l’isolement.

D’abord l’altitude. Ma région natale est un plateau de 30 kilomètres sur 20 km situé entre 800 et 1200 mètres d’altitude. Couvrant l’est du département du Tarn, elle s’étend en partie sur les départements voisins de l’Hérault et de l’Aveyron. 
Du fait de l’altitude, il en résultait un climat montagnard rigoureux en hiver. Avant l’actuel réchauffement climatique, il y faisait même vraiment très froid. La neige couvrait tout, dès novembre, et restait en place quelques mois. Ainsi, dans la salle à vivre de mon enfance, le seul point de chauffage était un feu qui brûlait sans arrêt dans la cheminée, mais à un mètre de distance, on se gelait et l’eau d’un seau oublié près de la fenêtre devenait vite un glaçon.
Ce climat froid a été favorable au démarrage d’une importante activité charcutière, entre les deux Guerres, dès lors que l’arrivée des camions a permis le transport rapide de ces denrées dans les villes voisines. De saisonnière dans la période hivernale, la salaisonnerie est passée activité permanente, dans les années 1960, avec l’arrivée d’installations frigorifiques.

Ensuite la géologie. Suivant une ligne passant un peu au sud de l’axe Lacaune-Murat, notre zone est traversée d’est en ouest par une faille d’environ 1 000 mètres de rejet. Au sud, on a un massif métamorphique précambrien de terrains granitiques très acides. Ces terrains, qui ne valaient rien pour l’agriculture, ont fait trimer nos pères et, aujourd’hui ils sont largement délaissés et la forêt reprend ses droits. 
Sur les terres restant en culture, la vie agricole est marquée par deux métiers : l’élevage extensif des bovins pour la viande et l’élevage des brebis pour le lait destiné à être transformé en Roquefort. Ces brebis appartiennent à une race créée localement : la race Lacaune qui est d’ailleurs la première race nationale ovine en termes d’effectifs.

Dernière caractéristique géographique : l’isolement. Sur l’est et le sud-est, le plateau est bordé par une coupure brusque de plus de 600 mètres de différence d’altitude avec les basses plaines de l’Hérault. Sur le côté nord, le plateau est séparé des terres du Rougier aveyronnais par une coupure brusque presque équivalente. Côté ouest, au-delà de Lacaune, ce sont des reliefs assez tourmentés ; ce pays a été une zone protestante de refuge au cours des siècles précédents.
Cet isolement est renforcé par l’absence de voies naturelles de communication. La première route ouverte, celle de Lacaune-Béziers, ne l’a été qu’en 1840. Jusque-là, les transports de marchandises sur longue distance avaient lieu uniquement à dos de mulet. Le bétail était conduit à pied, aux points de consommation héraultais encore jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale. 

Ces rudes conditions ont marqué la race de nos pères. Trois qualités, indispensables pour la simple survie, ont ainsi façonné leur existence. Pour ce qui me concerne, jusqu’à 11 ans, le petit garçon que j’étais, a été initié à ces qualités par la seule vertu de l’exemple.
La première qualité est l’ardeur au travail : dès l’âge de sept ans, j’ai été mis au travail et pas question de rester inoccupé une seule minute : garder le troupeau, ramasser du bois, égrener les pois, aller chercher un objet oublié au champ, etc. Et on veillait étroitement à ce que j’aie toujours quelque chose à faire. 
Plus tard, cette recherche s’est transformée en volonté de dépassement de soi. Volonté confortée par l’enseignement du catéchisme ou de l’école.

La deuxième qualité est le réflexe de la solidarité : les gros travaux, comme les battages, exigeaient qu’on soit à plus de vingt. Il y avait aussi d’autres activités où il fallait s’entraider, en particulier en cas de malheur dans la vie. En l’absence de tout système de protection sociale, l’individualisme ne pouvait pas être une matière en option.  Autrement dit, on n’arrive à rien tout seul !

La troisième qualité est l’intuition du biais, mot occitan intraduisible (la mètis d’Aristote). Il comprend l’ingéniosité, la débrouillardise, l’adresse, l’astuce, l’inventivité, l’expérience, le savoir-faire, le bon sens. etc. 
Il ne suffisait pas de travailler beaucoup pour ne pas périr, il fallait aussi être très malin et très adroit. Avec le biais, on savait faire avec rien sous la main. Et pour commencer, il fallait montrer qu’on n’en avait pas du biais. À noter aussi, inculqué très tôt, l’instinct de la méfiance vis-à-vis des pièges des hommes ou de la nature, totalement absente de l’apprentissage de la vie chez les jeunes citadins. 

Louis Roques de Nages m’a indiqué qu’enfant, on lui disait :« Va veire Ernest qu’a fòrça biais ! ». En effet, Ernest Petit était l’homme qui avait du biaïs parce qu’il savait tout faire, son métier de charron, la charcuterie, la fenaison, la batteuse de Bascoul, mais aussi n’importe quel bricolage pour dépanner.
Dans le même sens, Robert Calas de Rieumontagné rappelle: « Quelquefois en passant, je donnais un coup de main à Ginieis de Villelongue ; lui c’était un « biaissut« . Il me disait : « Robert, avant d’attaquer le travail il faut le regarder, bien réfléchir à la façon de le réaliser en forçant le moins possible… Avec lui, la tâche devenait plus facile et surtout moins pénible. Toute ma vie, j’ai appliqué cette méthode. Merci Louis ! »
Valérie Sèbe de Caudelle résumait bien tout ça en disant : « Lo còp d’avança val un òme! » Pierre Demay de Moulin-Mage m’a rappelé une expression pour qualifier ceux qui étaient peu doués : « Es biaissut coma un ròsse ! »

Pour ce qui me concerne, j’ai été marqué par un conseil de mon père quand j’avais une vingtaine d’années. Je me mettais à collectionner de vieux outils, car je sentais qu’ils allaient disparaître et j’ai demandé à mon père s’il avait de la peinture noire pour mieux les conserver. « Tu n’en a pas besoin. Tu vas couper des genêts verts et tu fais un feu et tu verras une fumée très noire se dégagera. Tu poseras ta pièce au-dessus et tu auras le même résultat. » Effectivement, il se dégage une fumée très noire riche en atomes de carbone et la pièce de fer se noircit vite.

Et aujourd’hui où en est-on avec le concept du biaïs ?
Chez nous, seuls les aînés parlent de biaïs. Surtout pour souligner que quelqu’un en est dépourvu ! Aussi bien des jeunes pensent que c’est un concept, qui, comme la langue occitane, peut être complètement oublié car en train de devenir obsolète, et ce d’autant plus qu’avec de l’argent, on trouve une solution à tout. On a tort de penser qu’il n’est plus utile de savoir faire au mieux avec ce qu’on a.

Le concept de biaïs s’applique à tous les niveaux. Pour ce qui me concerne, le fait d’être sorti dans les premiers de Polytechnique m’a donné un statut social qui m’a permis de mener la carrière qui a été la mienne. Mais en même temps, les deux réflexes de la solidarité et du biaïs acquis dans mon enfance à la ferme natale ont été essentiels et m’ont permis de faire ce que j’ai fait. Je ne dis pas que j’ai incarné le biaïs mais j’ai eu le souci de le rechercher !

À Paris, j’interviens dans la formation de superdiplômés. Là je me rends compte qu’on leur a appris le dépassement de soi, mais qu’en dehors des disciplines académiques, il y a deux grands marqueurs non développés dans leur formation : d’un côté le souci de l’attention portée aux autres et d’un autre l’esprit de débrouille qu’est le biaïs. Ils peuvent l’avoir par transmission familiale ou par leur expérience de la vie(1), mais ce n’est pas garanti. En outre auprès de certains maîtres, le biaïs cela peut vouloir dire magouille. Être malin, ce n’est pas être malhonnête. Cela veut dire savoir utiliser les moyens disponibles les plus adaptés.

Aujourd’hui, quand je suis avec un jeune superdiplômé, je le teste sur son souci de l’attention aux autres et sur le biaïs. Alors si c’est bon de ces côtés-là, je sais que son avenir est assuré et en plus ce sera un bon serviteur de notre pays. Sinon, il y a des soucis à se faire et trop souvent, je suis consterné par l’océan d’inadaptation qui émane de dirigeants superdiplômés. E aqui i a de trabalh ! I a pas qu’a gaitar la télévision !

Comment introduire l’apprentissage du biaïs ?
Autrefois, lorsque la majorité des gens étaient agriculteurs ou artisans-commerçants, les enfants, quand ils n’avaient pas classe, étaient priés de donner un coup de main à la maison. Et le biaïs venait tout seul pour ménager ses efforts.

Une amie m’a transmis un texte de Bergson éclairant sur l’application précoce du biaïs chez des jeunes : « La machine à vapeur primitive, telle que Newcomen l’avait conçue, exigeait la présence d’une personne exclusivement chargée de manœuvrer les robinets, soit pour introduire la vapeur dans le cylindre, soit pour y jeter la pluie froide destinée à la condensation. On raconte qu’un enfant employé à ce travail, et fort ennuyé d’avoir à le faire, eut l’idée de relier les manivelles des robinets, par des cordons, au balancier de la machine. Dès lors la machine ouvrait et fermait ses robinets elle-même ; elle fonctionnait toute seule. »

Cet été, à la fête du biaïs de Payrac, les jeunes Violette, Martin et Théodore Milhau, ont été heureux de montrer leur savoir pour faire du beurre ou encore du café. Ils ont fait cela car ils y ont été portés par le milieu familial.

Que faire aujourd’hui quand on n’est pas initié par la famille ? Plusieurs pistes.
On pourrait dans les temps périscolaires proposer des modules « débrouille » où les Anciens viendraient enseigner à « faire à partir de rien », comme ils le font lors de la fête de Payrac. Je suis sûr que ça serait utile pour les jeunes, et en termes sociétal c’est intéressant aussi d’avoir du temps partagé entre différentes générations.
On pourrait aussi favoriser, dès la troisième, des jobs d’été sur une partie des vacances et les faire parrainer par un Ancien qui permettrait au jeune de mieux progresser.
Ou encore la formation en vraie alternance avec des travaux manuels.

L’intérêt du terme occitan, c’est qu’il exprime bien un concept qui dans d’autres langues nécessite de longues phrases, un peu comme on le fait avec le terme japonais pour le zen ou avec le terme anglais de cool.

Que faire aujourd’hui pour mieux valoriser notre territoire ?

Voilà des manifestations que j’ai recensées. Cette liste peut être modifiée ou complétée.
Foire des paysans de Payrac
Fête des battages à Murat, 
Fête de la charcuterie à Lacaune,
Fête de la montagne de Cambon
Fête du biais à Payrac, 
Repas des os entre Murat et Nages
Fête du printemps à Nages
Fête du chou à Nages
Médiévales de Nages
Nuit du cinéma à Fraisse sur Agoût, 
Fête de la soupe
Sur le chemin de Saint-Jacques le 25 juillet
Fête du SOLHER au Soulié
Fête soupe au fromage de Viane
Autres à imaginer :
La fête de l’eau du plateau des souri et des lacs
Terre d’évasion, terre des randonnées
Les Forets, les hommes et le bois.
Opération groupée sur une journée d’accueil dans des fermes
Festival de la langue occitane
Manifestation festive sur la chasse populaire
Découvertes de la nature (les fleurs du printemps, la cueillette des fruits d’automne, le monde minéral)

Notre territoire gagnerait à  faire un bouquet de toutes les attractions du territoire, tout en confortant les associations qui les font vivre, sous un titre commun de communication :

DÉCOUVERTE DE LA  MONTAGNE EN FÊTE

Lo biais del pais 

Ceci ne veut pas dire que nous ne devons pas rester ouvert aux créations extérieures. Simplement il s’agit d’être fiers de ce que nos prédécesseurs ont su nous transmettre et dont l’originalité suscite l’attractivité.

  1. Pour ce qui me concerne, j’ai eu la satisfaction d’entendre ma petite-fille de 16 ans me dire sa satisfaction que je lui ai fait découvrir le biaïs.
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